###TOP-MENU###

Allocution à l’occasion du vernissage de l’exposition

                      P a r o l e s   –  R i t m o  –  K l a n g

im Gutenbergmuseum Fribourg, 2014

Chère Esther, Cher Mumprecht,
Mesdames, Messieurs,
Je ne prétends pas, comme Marcel Duchamp puis dans sa foulée la critique contemporaine, que c’est le lieu qui fait l’art. Je veux dire néanmoins que pour un artiste qui met au centre de son travail l’écriture, c’est une forme de défi, sinon de provocation, que d’exposer dans un musée qui a pour nom Gutenberg et pour thème l’industrie des arts graphiques et la communication. En effet, ce n’est pas la même expérience visuelle et cognitive d’appréhender, de lire des mots – ou des images – imprimés, produits mécaniquement et reproduits industriellement, que de les voir tracés manuellement au crayon, à la plume ou au pinceau. Le rapport à l’écriture est alors d’un autre ordre, et notre perception et notre compréhension de celle-ci en sont profondément modifiées. D’ailleurs Mumprecht n’a cessé de lever  toute ambiguité en précisant sa position: «Je n’écris pas des lettres – c’est à dire des mots – je dessine des paroles». Dessiner est ici le maître mot; il a compris, à l’instar de Rembrandt, que le dessin tient à la fois de l’image et de l’écriture: «au commencement était le dessin». Il établit la relation spéculaire de l’écriture et du dessin: «écrire c’est dessiner, dessiner c’est écrire». C’est la même action, le même geste, la même trace de la main dans l’espace qui indifféremment engendrent  le mot ou l’image. Le dessin, c’est ce qui donne corps aux mots et inversement ce qui donne sens au corps: par lui, le verbe se fait chair. Il y a, chez Mumprecht, dans sa conception du dessin et donc du langage, du rapport signifiant/signifié, visible/lisible, une sorte d’homologie avec le mystère chrétien de l’Incarnation, qu’il synthétise dans cet étonnant aphorisme: «la main parle». D’une certaine manière Mumprecht refonde visuellement mais aussi conceptuellement la relation du mot et de l’image et tente de rétablir leur lieu commun, de subvertir la disjonction du corps et de l’esprit, de la forme et du sens. «Ecrire une peinture en mots», «peindre en mots des poèmes», tels ont  toujours été ses objectifs. Mumprecht n’est donc ni typographe, ni calligraphe, ni graphiste, ni même écrivain; il est peintre tout simplement.

L’exposition que je découvre en même temps que vous, n’est pas une rétrospective retraçant la démarche de l’artiste, des années cinquante à aujourd’hui. Et si elle présente quelques toiles connues et significatives de ce que l’on a qualifié de «peintures d’écriture», elle révèle aussi de œuvres moins souvent accrochées, plus expérimentales ou marginales, plus personnelles et intimes aussi, mais qui  permettent de désigner la totalité de la démarche de Mumprecht comme processus, énergie, flux, dont les peintures ne sont que des états transitoires, des  moments de cristallisation ou de décantation. Je fais ici allusion plus particulièrement aux «Lettres sans adresse» et aux sculptures.

Les «Lettres sans adresse» aparaissent pour la première fois vers 1981; procèdent - elles des lettres transcrites ou composées par Mumprecht dans ses peintures, comme la fameuse lettre de Cézanne à Pissaro ou celle qu’il  a adressée à Léonard de Vinci? Est-ce le format vertical du support qui fait penser au papier à lettres? Elles pourraient  aussi bien signifier le passage du monologue intérieur au dialogue, d’une parole en gestation proférée à la première personne à une parole incluant un destinataire fictif, une parole qui se socialise, devient communication et échange. Si la lettre connote  bien l’écriture, elle reste  néanmoins sans adresse; elle n’est encore ni poème, ni roman, ni drame; elle ne constitue pas un récit mais une sorte de répertoire de significations, sans commencement ni fin. Ces lettres sont d’ailleurs rarement signées et datées; elles «ouvrent le passé à l’avenir».

Les sculptures, quant à elles – objets de petite taille ou traces photographiques – relèvent davantage de l’esquisse, du projet; mais  par leur inscription dans l’espace et le monde réels, elles confèrent une nouvelle dimension à l’écriture, plus matérielle et concrète encore.

Je connais et fréquente l’œuvre de Mumprecht depuis près de quarante ans, comme critique et historien d’art, puis comme conservateur de musée. Aujourd’hui, je suis redevenu un individu ordinaire, un promeneur ou un amateur anonyme; et plutôt que de proférer un discours «autorisé» et docte, j’ai choisi de formuler très simplement et directement ce que me dit l’œuvre de Mumprecht.

Tout d’abord, elle me paraît plus que jamais actuelle; je suis frappé par le fait qu’elle colle  parfaitement à notre expérience et à notre culture visuelle contemporaine, caractérisée par l’omniprésence et la surabondance des signes, leur ubiquité, leur porosité, leur interchangeabilité même; incessamment, et souvent à notre corps défendant, nous lisons des images et regardons des mots. En donnant corps sensible, substance, sonorité, couleur, rythme, espace, lumière aux mots, Mumprecht a tenté et réussi à surmonter le vieil antagonisme occidental entre le verbe – le texte longtemps premier, fondateur – et l’image comme représentation.
Il a réconcilié, par le dessin, l’expression verbale et l’expression plastique sans établir la primauté de l’une sur l’autre. Pour Mumprecht, l’écriture est ce qui tient ensemble, relie, solidarise la dimension  conceptuelle, sémantique, c’est à dire le sens  des mots,  et leur dimension concrète, perceptive, sensible, leur apparence.

L’œuvre de Mumprecht, tout au long de sa trajectoire, est aussi «ondoyante et diverse», pour reprendre l’expression de Montaigne; d’abord figurative puis abstraite, elle n’est plus ni figurative ni abstraite, une fois surmontée cette dichotomie. Par son flux continu, ses allers et retours, elle est sans commencement ni fin, comme l’écoulement du temps.

Elle est aussi d’une richesse de formes et de thèmes sidérante: tantôt l’écriture est explosive ou semble improvisée, tantôt elle se rapproche de la typographie ou devient ordonnée commes des notes sur une portée de musique; tantôt  le mot se détache du fond comme un coup de point, surgit du noir comme une source lumineuse, ou s’inscrit  comme une trace ou  une ombre dans l’espace vierge du papier ou de la toile; parfois il se perd dans la continuité du discours ou dans la profusion des signes; parfois il scintille et sonne  comme dans le jeu de mots ou le poème. Par ailleurs, Mumprecht joue aussi bien de l’économie de la couleur – le noir, le rouge, le blanc sur blanc – que de la profusion du spectre. Techniquement et esthétiquement, il use en toute indépendance et sans esprit de chapelle de tous les acquis de la modernité  artistique  et picturale: le collage, le ready made, le dripping, la gestualité, le hasard,. Quant aux thèmes iconographiques évoqués, ils sont multiples, se répondent ou s’entremêlent: le corps, surtout féminin, l’amour, la nature, mais aussi la ville, l’histoire, les nombres, la temporalité, le voyage, la lumière, la musique… «L’œil écoute», «Licht Zeit, Raum, Libertà».

L’œuvre de Mumprecht est fondamentalement dialectique; elle se nourrit des contraires et même des contradictions pour les dépasser ou les transgresser. On a parlé du couple texte/image, idée/ perception, mais il y en a bien d’autres: toi/moi dépassés dans le nous; vie/mort, oui/non, guerre/paix etc. La plus fondamentale de ces contradictions est bien sûr moi et le monde, l’irréductibilité de mon expérience du monde et l’objectivité du langage pour la dire et la transmettre.

Pour lire et dire le monde, en effet, on a besoin des mots. Mais quels mots? Tous les mots répond Mumprecht; des plus nobles aux plus usés, ses propres mots et ceux des autres, les mots historiques et même les mots d’ordre, les mots intimes sussurés et les mots criés, les jeux de mots, les mots allemands  mais aussi français, italiens, anglais, les mots forts et ceux qui sont fragiles, clairs ou mystérieux. Tous les mots sont bons à prendre pourvu qu’ils soient dessinés, incarnés, concrets, c’est à dire lus, vus et  même entendus simultanément.

Last but not least, l’œuvre de Mumprecht est non seulement polyglotte mais aussi polysémique; c’est une œuvre «ouverte». Elle est cette tentative aventureuse  et incertaine de comprendre et d’apprivoiser le monde dans  toute son épaisseur et sa complexité,  et non la volonté de le mettre en ordre ou de le rendre univoque. Ni analytique, ni démonstrative, ni même idéologique, elle est poétique; elle est comme une eau inépuisable dans laquelle chacun peut chercher et trouver son reflet et étancher sa soif.

Merci à vous de m’avoir écouté et merci à toi  Mump.

Edmond Charrière